Saint-Barth -

Xavier Lédée entouré des membres du conseil exécutif, de gauche à droite : Romaric Magras (Saint-Barth d’Abord, opposition), Marie-Angèle Aubin (3e VP), Marie-Hélène Bernier (1ère VP), Maxime Desouches (4e VP), Bettina Cointre (2e VP) et Alexandra Questel (St-Barth d’Abord, opposition).

Politique - Vers une gouvernance du compromis ?

Le changement, c’est maintenant. Mais lequel, précisément ? Après le retrait de la majorité des six élus issus de la liste conduite par Marie-Hélène Bernier lors des élections territoriales de mars 2022 (JSB 1564), le conseil territorial se trouve divisé en trois groupes distincts. Une situation inédite au sein de l’assemblée territoriale avec laquelle son président Xavier Lédée, placé en minorité, va devoir apprendre à composer. La question est désormais de savoir dans quelle mesure les dix-neuf élus territoriaux vont parvenir à gouverner de concert au sein d’une instance plus divisée que jamais.
Le conseil territorial se présente dorénavant de la manière suivante : les « Lédéens » d’un côté (Marie-Angèle Aubin, Caroline Maurel, Olivier Gréaux, Fabrice Querrard et Mélissa Lake), les « Berniéristes » de l’autre (lire plus bas) et les « Magrasiens » de Saint-Barth d’Abord au milieu (Romaric Magras, Micheline Jacques, Alexandra Questel, Francius Matignon, Rudi Laplace et Sandra Baptiste). Tous nantis d’une force quasiment similaire puisque le groupe présidentiel et Saint-Barth d’Abord comptent six élus quand celui de Marie-Hélène Bernier pèse à peine plus sur l’assemblée avec sept conseillers territoriaux. Une répartition du pouvoir qui se retrouve à l’identique au sein du conseil exécutif : deux élus pour les « Lédéens » (Xavier Lédée et Marie-Angèle Aubin), deux pour Saint-Barth d’Abord (Romaric Magras et Alexandra Questel) et trois pour les « Berniéristes » (Marie-Hélène Bernier, Bettina Cointre et Maxime Desouches). Dès lors, comment va s’articuler la gouvernance ?

Ingénuité, déni ou réelle volonté de rassemblement ?
A lire le président de la Collectivité, qui a répondu aux sollicitations du JSB la semaine dernière (JSB 1564) par un long communiqué (publié depuis sur un réseau social), tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. « Cette situation, loin de constituer un obstacle, nous offre l'occasion de réaffirmer l'engagement de chaque élu envers les projets communs et le bien-être de notre communauté », affirme Xavier Lédée dans son courriel daté du 24 avril. Compte tenu de la «situation », cette sortie du président pourrait laisser penser qu’il verse dans l’ingénuité ou, pire, dans le déni. Toutefois, plus sûrement, Xavier Lédée semble affirmer sa volonté réunir les bonnes volontés afin de mener à bien les affaires de la Collectivité. « En tant que président, j’ai toujours souhaité travailler avec chacun des membres du conseil territorial et je suis prêt à consentir de nouvelles délégations à celles et ceux qui veulent s’investir encore plus pour les projets d’intérêts communs », assure-t-il en conclusion de son communiqué. Un apparent désir de conciliation qui se heurte néanmoins à des reproches adressés directement par le président à « quelques élus » dans ce même courriel.

De l’huile sur le feu
Si ces critiques, qui peuvent faire figure d’accusations, ne présentent pas le même caractère de gravité que celles formulées à l’encontre de Marie-Hélène Bernier sur l’antenne radiophonique de Guadeloupe 1ère le mercredi 17 avril (JSB 1563), elles n’invitent guère à l’apaisement. « Il a été observé que quelques élus n'ont pas toujours agi en cohérence avec les objectifs de la Collectivité, influençant parfois les services de l'État d'une manière qui pourrait compromettre notre autonomie », écrit le président, sans citer les élus visés. En revanche, il n’hésite pas à griffer de sa plume Bettina Cointre lorsqu’il « prend acte» du retrait de la majorité de la 2e vice-présidente « et de cinq autres élus », non nommés dans le communiqué (Il s’agit de Maxime Desouches, Pascale Minarro Baudoin, Dimitri Lédée, Jonas Brin et David Blanchard). A ces deux accrocs s’ajoute la réplique vindicative du directeur de cabinet du président, Olivier Basset, envers Bettina Cointre, Maxime Desouches, Pascale Minarro Baudoin et Dimitri Lédée.

Un communiqué virulent
Dans leur courriel envoyé à tous les conseillers territoriaux, les six fidèles de Marie-Hélène Bernier ont notamment motivé leur décision de se retirer de la majorité en raison de l’absence de réponse du président Lédée à leur demande de remplacement de son directeur de cabinet. Sollicité par la 1ère et par le JSB, Olivier Basset a choisi de sortir de son devoir de réserve et s’est fendu d’un communiqué virulent dans lequel il vise personnellement Bettina Cointre, pour son présumé manque d’impartialité, Maxime Desouches, qu’il qualifie de « champion de l’impopularité », Pascale Minarro Baudoin, qu’il accuse de « dénigrer l’image de Saint-Barth auprès de médias » et Dimitri Lédée qui, selon le directeur de cabinet de Xavier Lédée, mènerait « un travail de sape contre des professions essentielles pour l’île » (JSB 1564). Ainsi, tel un grognard sorti des rangs, Olivier Basset est monté en ligne pour défendre ses positions et celles de son président. Là encore, il paraît difficile d’imaginer que cette offensive puisse contribuer à adoucir l’atmosphère au sein du conseil ainsi que dans les services de la Collectivité. Pourtant, il va désormais falloir gouverner dans ce climat on ne peut plus délétère.

Une gouvernance du compromis ?
Gouverner, certes, mais comment ? Dans le contexte actuel, plusieurs options s’offrent aux élus. La première ne serait pas la plus simple pour conduire les affaires de la Collectivité. En l’occurrence, que les élus choisissent de rester arcboutés sur leur position au sein de leur groupe respectif. Une telle perspective pourrait entraîner une éventuelle paralysie dans le traitement de certains dossiers. Sauf à imaginer que les trois « têtes » que sont Xavier Lédée, Marie-Hélène Bernier et Romaric Magras laissent les coudées franches à leurs élus. Dans ce cas, les votes en séance du conseil territorial ne seraient plus dictés que par le bon vouloir de chaque élu. Un cas de figure peu probable.
En revanche, si chaque dossier fait l’objet de discussions transversales entre deux groupes, voire les trois s’il est permis de se plonger dans un optimisme béat, nul doute que le fonctionnement de l’assemblée ne s’en trouvera pas perturbé. Considérablement modifié en fonction de la balance des « forces », mais sans parasitage excessif.
Autre possibilité : l’alliance. Aujourd’hui, celle-ci ne semble envisageable qu’entre le groupe de Marie-Hélène Bernier et les conseillers de Saint-Barth d’Abord. Uniquement si les élus issus de la liste conduite par la première vice-présidente y consentent. Et même dans cette hypothétique perspective, une ligne directrice devra être établie. Dans tous les cas, le compromis sera de rigueur. Dès lors, la gouvernance deviendrait plus politique, rythmée par des échanges plus soutenus afin de déterminer des objectifs communs. Mais les conseillers territoriaux peuvent aussi emprunter une autre voie.

L’option « motion de défiance »
Comme il l’a annoncé, Xavier Lédée a la ferme intention de continuer à présider la Collectivité. « Je m’engage donc, en ma qualité de président du Conseil territorial, dans un souci de loyauté vis-à-vis des électeurs qui m’ont choisi au second tour, à conduire l’action de la Collectivité », a-t-il écrit dans son communiqué du 24 avril. Mais vouloir ne signifie pas nécessairement pouvoir. Les dissidents de la majorité et le groupe d’opposition de Saint-Barth d’Abord pourraient s’entendre pour éjecter le président de son fauteuil. Pour ce faire, la solution la plus envisageable est que les treize élus déposent une motion de défiance (article LO6222-4 de la loi organique) visant à mettre en cause la responsabilité du président.
Une motion de défiance ne peut être soumise au vote de l’assemblée que lorsqu’elle a été préalablement signée par le tiers des conseillers territoriaux. De plus, elle doit mentionner les motifs pour lesquels elle est présentée ainsi que le nom du candidat appelé à exercer la fonction de président du conseil territorial en cas d'adoption par les élus. Telle pourrait être la plus grande difficulté : désigner un élu fédérateur pour remplacer Xavier Lédée à la tête du conseil territorial.
Quel candidat ?
Marie-Hélène Bernier n’a jamais caché le peu d’intérêt qu’elle accorde à la fonction. Alors qui ? Bettina Cointre ? Maximes Desouches ? Romaric Magras ? La – déjà – sénatrice Micheline Jacques ? Quoi qu’il en soit, pour l’heure, le flou demeure autour du recours éventuel à une telle mesure.  Une chose est sûre, toutefois, lorsque la motion de défiance est adoptée, le candidat au mandat de président du conseil territorial entre immédiatement en fonction, précise l’article LO6222-4 de la loi organique. Encore faut-il trouver une candidate ou un candidat. Or, dans une assemblée où plane un repoussant parfum de discorde et de méfiance, les volontaires risquent fort de ne pas être nombreux.
La prochaine réunion du conseil territorial devrait être organisée dans le courant de ce mois. Nul doute qu’elle apportera des réponses plus précises sur les orientations politiques privilégiées par les trois groupes d’élus.

 

Action-équilibre : « Xavier Lédée a sabordé la majorité »

Le groupe Action-Équilibre, qui réunit les six élus de la liste conduite par Marie-Hélène Bernier lors du premier tour des élections territoriales de mars 2022 (Bettina Cointre, Pascale Minarro Baudoin, Jonas Brin, Maxime Desouches, Dimitri lédée et David Blanchard), a publié le mardi 30 avril un communiqué sur un réseau social. Dans celui-ci, les élus dénoncent la position adoptée par le président de la Collectivité. « Xavier Lédée pourra dire tout ce qu’il veut, refaire ­l’histoire à sa guise, la réalité est là, implacable et têtue : Xavier Lédée a préféré conserver son directeur de cabinet plutôt que la majorité au sein du conseil territorial », écrivent les membres d’Action-Équilibre.
« Cela fait en effet un an que nous demandons le départ de son directeur de cabinet qui a failli à sa mission et sème le trouble au sein de la majorité, poursuivent-ils. A plusieurs reprises, Xavier Lédée nous a fait miroiter son départ, sans toutefois le dire clairement, pensant certainement que nous nous lasserions. Dans un courrier adressé à Xavier Lédée le 5 avril dernier, nous avons à nouveau demandé, en préalable à nos autres sollicitations relatives aux modalités de fonctionnement et d’orientation politique, le départ de son directeur de cabinet, et indiqué qu’à défaut d’engagement écrit en ce sens au 19 avril, nous quitterions la majorité. Nous pensions que cela aurait l’effet d’un électrochoc et que Xavier réaliserait enfin le sérieux de notre demande. » Les élus affirment ne pas avoir reçu de réponse, ni le 19, ni le 20 avril. Ce qui a motivé leur décision de quitter la majorité (lire JSB 1564). « Plutôt que de tenter de nous retenir, Xavier Lédée s’est alors fendu d’un mail rédigé dans la précipitation, toujours sans engagement ni réponses claires à nos demandes, sauf à nous proposer de faire une réunion, la solution préférée et miracle du président pour calmer les tensions, gagner du temps et ne rien décider », précisent-ils, avant de conclure : « Et c’est ainsi que Xavier Lédée a sabordé la majorité. »
Le directeur de cabinet du président, Olivier Basset, a tenu à commenter cette publication. « Encore une sortie délirante du groupe inaction-déséquilibre qui n’empêchera pas la Collectivité et ses services d’avancer sur les dossiers importants pour notre territoire », écrit-il.

 

Journal de Saint-Barth N°1565 du 02/05/2024

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